Suphi, Kurde et Stambouliote par défaut
Comme beaucoup de Kurdes, Suphi vit dans le quartier populaire de Tarlabasi, non loin de Beyoglu et du centre d’Istanbul. Dans le dédale de ruelles étroites, sa maison de deux étages au crépit jaune défraîchi ressemble aux ribambelles de façades colorés typiques du quartier.
« Dans d’autres quartiers, ils nous ont dit « va t’en, tu n’es pas d’ici », raconte-t-il. Il a eu du mal à se loger. Aujourd’hui il occupe avec sa femme et ses trois enfants le premier étage de l’étroite bâtisse. Au-dessus, ses parents. Au dessous, son frère. «On l’a achetée ensembles car on avait du mal à trouver un logement», explique-t-il.
On entre chez lui par une petite porte qui s’ouvre sur le sous-sol. Puis il faut monter des escaliers étroits, humides. Au premier étage, il n’y a presque pas de palier, une porte en fer s’ouvre sur un couloir : la cuisine. Elle donne sur les deux seules pièces de l’appartement. La chambre d’un côté, le salon de l’autre. C’est dans cette pièce que la famille passe la majorité de son temps.
Des tapis recouvrent le sol. Quelques coussins sont disposés pour s’asseoir. Un mur est moins dépouillé que les autres : celui où se trouve la télé écran plat. Au dessus, des photos de famille et un calendrier du BDP, le parti pro-kurde. Ils ont vingt députés au Parlement à Ankara.
La télévision est branchée sur une chaîne kurde, reçue par satellite. Les images de combats entre l’armée turque et la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) défilent. Les affrontements ont lieu dans le sud-est de la Turquie, la région à majorité kurde du pays, celle dont Suphi est originaire. Il a dû quitter son village en 1995. «Les soldats sont venus et nous ont dit qu’on avait trois jours pour partir.»
Une des conséquences de la guerre qui oppose depuis 1984 le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), à l’État turc. Dans les années 1990, pour supprimer les appuis logistiques des rebelles, l’armée a entrepris de vider les villages de la région.
Suphi est d’abord allé à Adana, une ville encore proche du Kurdistan turc. En 2000, il est venu à Istanbul, comme beaucoup de ces exilés de force. «Ici on trouve plus facilement du travail qu’ailleurs» explique-t-il. Installé malgré lui dans cette ville, il ne rêve que de retour au pays. «Mais là-bas, c’est dangereux à cause des combats. Et de toutes façons nous n’avons plus de terres : on nous les a prises, ou on ne peut pas les cultiver à cause des bombes.»
Alors il reste, résigné. «Ici, c’est aussi mieux pour l’éducation des enfants», admet-il. Sa femme ne travaille pas. Lui est vendeur ambulant de moules et travaille 14 heures par jour. Il ne gagne pas assez pour «bien vivre, mais assez pour survivre». Dans le salon, ses jumeaux de deux ans courent et jouent autour de leur mère. L’aîné rentre de l’école. Des enfants nés après l’exil. «J’aimerais qu’ils aillent un jour au pays».










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